HAITIIII

  

Il faut admettre que nous sommes devenus un pays médiocre. Ils sont désormais partout on ne peut pas les manquer ou s’en échapper. Nous voyageons en bus avec eux. Nous montons à bord du même taxi, du même « tap-tap » ou « rache-pwèl ». Les médiocres et nous, sommes amis sur Facebook. Nous sommes abonnés à leurs comptes instagram et Twitter, nous likons et partageons leurs bêtises. Nous consultons leurs stories et y répondons, nous regardons incessamment leurs statuts WhatsApp. Nous allons à la même boîte de nuit. Nous commandons la même bière. Les médiocres et les compétents se bousculent sur les mêmes marchandises au marché. Nous nous frottons les uns aux autres devant les mêmes vendeurs de friperie (machann pèpè) nous fredonnons, chantons et dansons leurs chansons grivoises de carnaval. Chez la gargotière (machann aleken), ils mangent à la même table que nous ou à la table à côté. Nous les croisons à la DGI, à la Primature, à l’école, au Parlement, aux différents ministères, à la TNH. Ils envahissent nos petits écrans dans débats ou des émissions. Ils polluent la bande FM. Ils font la couverture de Ticket Magazine. Loophaiti et Mag Haiti leur consacrent des articles. Et le pire, les médiocres nous forment et informent.

Nous sommes tellement habitués à la médiocrité que nous finissons par l’accepter comme étant l’état naturel des choses. Nous avons fait de la médiocrité la grande aspiration nationale, poursuivie sans complexes, par des hommes politiques de PHTK et de l’opposition qui s’insultent sans apporter d’idées, par des patrons qui s’entourent de médiocres pour dissimuler leur propre médiocrité, par des artistes qui croient savoir chanter, alors qu’ils ne font que beugler dans un karaoké.

Polky, le soit-disant artiste et célèbre instagramer suivi par 86 000 followers loin devant BIC, Jean Roosevelt Jean et Bélo, s’est vu consacrer un article. Je ne vous dis pas à quel point j’ai été surpris de lire ce ramassis de conneries sur loophaiti.com, une source habituellement d’assez bon niveau qui se rabaisse au niveau de la bête au point que cela glace le sang des jeunes qui font des trucs positifs dans le pays, sur lesquels on ne braque jamais les projecteurs. Dédier un article à cette comparaison de nombre de followers entre Polky et la crème des artistes BIC - BELO - JEAN JEAN ROOSEVELT - K LIBR, plutôt que de parler du nouveau son de PIC 257 (mpa kapab ankò), c’est ériger en système : la médiocrité et la facilité.

Qu’est-ce que ça peut bien me faire que Polky atteigne la barre des 86 000 abonnés sur son compte instagram loin devant BIC, Jean Roosevelt Jean et Bélo? C’est le triomphe de la médiocrité, le pompon de la pomponnette. C’est le résultat d’une chaîne qui commence à l’école et se termine dans la classe dirigeante. Nous avons créé une culture dans laquelle les médiocres sont les élèves les plus populaires au collège, les premiers à être promus dans une entreprise, ceux qui se font le plus entendre dans les médias de communication, et ceux pour qui nous votons lors des élections, peu importe ce qu’ils font.

Est médiocre un pays où ses jeunes dits «millenials», (ceux nés autour de l'an 2000), ne lisent pas, mais passent de plus en plus de temps les yeux rivés sur leur téléphone portable en cherchant à buzzer sur les réseaux sociaux.

Est médiocre un pays qui a un immense défi générationnel à relever: la jeunesse souffre pour accéder au marché de l’emploi et aux postes à responsabilité dans un pays qui a une véritable tradition gérontocratique.

Médiocre est un pays qui fait face à un problème lancinant, celui de sa très médiocre classe dirigeante. Est médiocre un pays où la plupart des membres de l’opposition apprennent la politique sur le terrain de manière empirique. Est médiocre un pays qui voit ses candidats s’invectiver que d’imposer aux médias leurs programmes et thèmes de campagne. Est médiocre un pays qui vote Michel Joseph Martelly, Jovenel Moise, Don Kato, Gracia Delva, j’en passe et des meilleurs.

Médiocre est un pays dont la presse est envahie par des journalistes qui dépassent les limites du journalisme pour devenir des propagandistes. Médiocre est un pays où les notions de l’éthique et de la déontologie du journalisme s’obtiennent plutôt par ouï-dire. Où les relations entre les médias et le monde politique sont finalement peu saines.

Médiocre est un pays qui chante et danse le rabòday, qui follow Polky sur insta, qui écoute les émissions de Tony Mix, Valmix, Dj Nal, j'en passe et des meilleurs et qui achète leurs saloperies de mixtapes.

Dans un passage de son essai de 1970, M. Njoh-Mouelle a écrit : « L’appartenance à un milieu ne conduit pas nécessairement à la médiocrité. C’est l’inaptitude à prendre du recul par rapport au milieu, l’adhérence totale à lui qui mène sûrement à la médiocrité. »

Ainsi, je termine par une citation (de moi) : « Prenez du recul par rapport à l’homme médiocre, dans le cas contraire vous souffrirez du cancer de la médiocrité. »

 


Miché de Payen